Deuxième partie: ontologie du rouge (ou de la couleur chez Ray)
Cette indication que contient l’analyse de l’introduction du film de N. Ray est d’autant plus importante qu’elle se conjugue, de manière confusionnelle, avec une multitude d’autres indices élémentaires, essentiels et constitutionnels. Avant d’aborder la construction narrative et le sens réel -contiguë d’une action réelle- développé sous ce contenu, nous étudierons l’apport de la couleur qui, couplée avec l’utilisation du procédé Cinémascope, offre une organisation de l’espace et du cadre plus souple, plus composée et corollairement plus dense. Une donnée essentielle qui, avec l’indication chromatique, offre une multiplicité d’expression sémantique se comprenant dans une édification syntaxique de l’image. Chez Ray, la couleur -et particulièrement la couleur rouge- est un composant essentiel à l’intelligence du mode expressif, comme nous serons amenés à le saisir plus loin.
Voir rouge
Le passage du monochrome à la couleur a été une petite révolution, comme nous le savons tous. Révolution technologique, qui passait des teintes grossières et puissantes à une translation de la coloration d’un environnement qui dès lors se rapprochait plus de ce que perçoit l’œil humain -donc plus de réalisme- ; mais révolution dans l’art de la mise en scène surtout, en ceci que l’apport de la couleur permettait une meilleure utilisation de la découpe spatiale du plan. Un supplément non négligeable même si celui-ci apparaît comme infiniment restreint par rapport à la révolution sonore. Cependant, utilisé à des desseins précis et construits, il forme une dimension supplémentaire qui, intégrée à la démarche scénographique, enrichit les différents éléments expressifs déjà présents (profondeur de champ, positionnement d’appareil, son…). Ray en a utilisé le potentiel de langage en ponctuant l’intrigue superficielle d’un renvoi constant aux signaux chromatiques qu’il met en exergue.
Déjà dans Rebel without a cause (1952), le blouson écarlate que revêt le personnage joué par James Dean augure un tragique accident à venir qui entraînera le trio vers la conclusion fatale des péripéties qu’ils auront à vivre. Ce blouson, que le héros porte avant de se rendre au rodéo de voiture et qui aboutira à la mort accidentelle de son rival, est un avertissement de l’embrayage de la trame dramatique. Et le fait qu’il ne s’en défait pas, qu’il le porte durant le reste du film, indique que le rythme de la tragédie n’est pas amené à fléchir et que toutes les actions entreprises par les héros se termineront par une conclusion conflictuelle (conflit avec les parents, conflit avec les rude boys, conflit avec la police), cette fièvre, ce provisoire qui habite chaque instant de repos, comme le souligne Rivette[1]. Le blouson rouge est la cheville ouvrière par laquelle le réalisateur non seulement avertit le lecteur de son film, mais induit une dimension supplémentaire dans le sens même de l’image et de la narration. Il indique, telle une borne géographique, le passage d’un espace à un autre, d’une géographie à une autre de laquelle les personnages, franchissant un Styx dont ils ne mesurent pas l’inéluctabilité, ne pourront revenir sans se perdre (ou perdre quelqu’un [Platon]). Ici également Ray institue une jonction entre le procédé et le sens, mêlant l’un dans l’autre pour obtenir une synchronie quasi symbiotique entre les deux.

Porter un sens comme on porte une veste: Rebel without a cause (1952)
Une assimilation que l’on retrouve également dans Bigger than life (1956) dans lequel la veste rouge que porte le fils de famille constitue presque un personnage à part entière tant il semble entraîner la démarche même de l’élaboration diégétique. Le rouge qui empourpre l’espace filmique occupé par le jeune garçon, le singularisant et le stigmatisant comme l’agneau à sacrifier qu’il finira par devenir, rend compte de cette isolation que l’écriture ne peut signifier sans contrevenir à la linéarité du développement. Ainsi se trouve marquée la figure centrale du dénouement, élément symbolique qui figure la volonté (génitrice) de puissance paternelle, qui se trouve comme l’enjeu d’une narration qui amènera à dépasser la folie religieuse du père, le prétexte d’une psychose anaphylactique et l’aveu d’un malaise lié à une étrangeté situationnelle. Car en fin de compte, cette démarcation, cet « aura » qui auréole le fils évoque la folie vertigineuse dans laquelle sombre Ed Avery (James Manson) et par-delà ce prétexte, c’est « ce quelque chose »[2], un « au-delà »[3], l’incapacité du père à convenir d’une réalité qui ne le reconnaît pas et dans laquelle il ne se reconnaît pas. Le fils sera cette liaison possible et sa participation active à la théâtralité de la folie paternelle, cette magistrale séquence dans laquelle il tend docilement le ballon de football, referme la boucle, ennoie à nouveau le père dans la normalité d’une quotidienneté médiocre et subie. Aussi, lors de la première scène de communion filiale, le plan parait amener une certaine harmonie, une certaine « égalité » (Douchet) entre les personnages du père et du fils, bilatéralité soutenue de surcroît par l’aplatissement de la perspective qui coupe la profondeur latérale de la pièce. De ce fait, l’organisation géométrique et ergonomique de l’espace cadré nous induit une relation précaire, réduite, abstraite mais équitablement établie entre les deux parents. Celle-ci se brise par le contre-champ, qui délivre une largeur imposante, marquée par les couleurs écarlates qui composent la veste ramassée par le fils, avec le reste de son « bazar », et le canapé qui rompt l’aplanissement du plan et isole ainsi le personnage restant, le père, seul dans le cadre. Isolé par le rouge ambiant, il s’enrobe d’un pourpre royal, autoritaire, altier, qui rend compte de cette déchirure sous-jacente, de ce conflit qui l’habite et qui éclatera sous le prétexte de la folie cortisonique. L’apparente quiétude qui donnait le ton à la scène et, par conséquent, aux rapports filiaux que cette dernière organisait, est violemment abrogée par son renversement dans lequel le père apparaît seul, retiré au sein de ce pouvoir auquel il finira par céder.
Ici aussi le rouge transgresse la simple indication d’une intrigue à venir: il délimite la spatialité filmique qui participe à l’édification du sens en mettant en relief les éléments primordiaux qui le constitue. Sabordage mais pas trahison: l’effet est compris dans l’économie du film et cette apparition, cet appel à une formulation différenciée du langage cinématographique n’importe que par l’affection délibérée mais inconsciente qu’elle provoque chez le spectateur. De cette manière, l’image dit, mais ne dit jamais trop. Elle tient sa langue et n’instille que le nécessaire requis pour le maintien du rythme filmique. Elle est comprise dans l’entreprise générale du réalisateur et ne peut jurer avec elle sans impliquer soit une rupture de rythme, un contretemps, soit une perte de cohérence de l’image-séquence et donc, une altération de la rationalité cinématographique. C’est alors, comme nous le voyons bien, toute la difficulté d’intégrer à la marche même du film des éléments indicateurs qui transcendent d’eux-mêmes leur simple fonctionnalité d’orientation, d’information. Double-jeu, double attribution, qui rend leur repérage d’autant plus fluctuante et évanescente: ils sont à la fois ce qui montre et ce qui est indirectement montré (comprenant en soi ce vers quoi ils orientent le regard du spectateur). Ils ne se montrent pas, mais ce qui est pointé est compris dans l’intelligence même de ce qui montre. Voyons donc avec l’utilisation que fait N. Ray de la coloration rouge pour mieux illustrer comment ce qui indique coïncide avec ce qui est indiqué.
Le rouge est une couleur fortement symbolique et son usage renvoie impérieusement à des codifications annexes mais qui portent son sens. Danger, avertissement, péril, mais aussi passion, irrationalité, trahison, aveuglement ou folie. C’est une couleur qui, par sa composition d’une part et le sens usité que l’on jette sous sa perception, est idéale pour avertir ou mettre en exergue un détail qui, sans ce secours, serait omis par l’attention dispersée du spectateur. Ainsi le rouge est un indicateur référentiel et permet donc d’attirer facilement l’attention sur un élément présent dans le cadre. Mais chez Ray, ce qu’indiquent ces jalons n’a pas de valeur immédiate pour le spectateur, comme cela pourrait l’avoir lorsque l’indication fournit une information directe pour l’intelligence de l’intrigue. Au contraire d’un traitement classique d’un tel procédé, qui attire le regard sur un élément primordial de la trame sans opérer un mouvement d’appareil, ce qui est montré n’apparaît comme essentiel qu’en saisissant son inclusion générale, sa place dans l’ergonomie de l’œuvre et en apprenant que ce qui est montré est aussi sensé que ce qui montre. C’est la clef de lecture, le postulat, le lexique auquel il faut se reporter pour décrypter cet usage qu’on peut qualifier de contre-instinctif. Le signifiant participant au signifié; ce qui porte le sens participe essentiellement à la construction de celui-ci de la même manière qu’il l’isole en le mettant en relief.
Prenons la première grande scène de Party Girl, celle de la fête que donne Rico Angelo en l’honneur d’une midinette hollywoodienne, dont il s’est amouraché sans même l’avoir rencontrée, qui s’est mariée et cela, au grand malheur du truand. On a vu plus haut que l’ouverture du film nous montre que les gangsters, soucieux d’étoffer leurs cérémonies festives d’un peu de gent féminine, sélectionnent des danseuses de revue dont l’une est déjà mise à l’index par le dialogue entre le tenancier du Golden Rooster et Louis d’Amato (John Ireland), bras droit du chef de la pègre. Plus instinctif et moins grossier qu’un dialogue, l’apparition de la belle à la sauterie nous la détache totalement d’une part de l’ensemble du décor dans lequel elle fait « tâche » et d’autre part du reste des filles qui, par leurs robes et leurs appareils, se fondent au rococo de l’ambiance. Cette neutralisation du reste du groupe de jeunes femmes est d’autant plus appuyée par l’éclatante robe de soirée rouge que revêt Vicky et qui contraste efficacement avec le ternissement écologique dans lequel est compris l’ensemble des participants, qu’elle-même, par l’esquisse psychologique que Ray nous présente dans la scène des coulisses, apparaît la plus forte et la plus appropriée face à la fausseté d’un monde en déliquescence. Ce rouge qui saute aux yeux du spectateur le frappe comme une signalisation et un isolement de l’élément actif (le démarquage de Vicky), mais il va plus loin. Il empiète sur le développement, le comprenant en lui, l’anticipant sans pour autant le trahir puisqu’il ne raconte rien, mais suggère par la disposition psychologique et sémantique qu’il contient ou qu’il marque. Il ne se restreint pas à une simple syntaxe, à un effet de style, mais renvoie bel et bien à un au-delà, à une référence qui nécessite son dépassement, comme nous venons de le développer. Mais il y a plus. Au-delà de la simple suggestion, de la simple configuration psychologique, au-delà de la ponctuelle signification de la scène ou de la séquence, la puissance expressive est celle qui se rapporte à la contextualité globale de l’œuvre. Car, et c’est là l’important, ces signaux s’organisent à partir d’une rationalité économique de l’œuvre en ceci qu’ils se lient à une organicité globale. Ils excèdent donc la simple signalisation pour s’inclure dans une construction graduelle et progressive du sens et cette participation leur interdit toute forme de réduction ablative. En ceci, de même qu’ils signalent et se réfèrent à une sémantique située, ils participent de manière effective à la structuration de l’œuvre, à la formulation composée et articulée de l’ensemble du film. Porteur de sens (par sa manifestation) en même temps que composition de sens lui-même, le rouge se présente ainsi sous une double acception qui lui confère une véritable incrustation ontologique à la réalisation dans laquelle il s’inscrit.

Le rouge entre signifant et signifié. Party girl (1958)
Un rouge signifiant et signifié. Marque d’une expressivité qui tient compte de la non-linéarité du langage cinématographique, trouvant son mode d’extériorisation au travers de plusieurs strates distinguées. De cette manière, Ray nous indique la composition de sa démarche personnelle, de l’autorité qu’il confère à son œuvre, tout en y induisant une véritable communication imagée qui en permet la médiatisation artistique. Ici le rouge trouve enfin une place : l’indication/signification chromatique marque une volonté d’enchâsser le fond et la forme de ce que montre cette image projetée sur une toile. Mais plus qu’une simple spécificité de la lecture de l’œuvre de Nicholas Ray, c’est par sa propre pratique personnelle que nous trouverons la magistrale formulation de son exercice. Ray est un auteur particulier, motivant ses choix et son canevas par l’acception de postulats théoriques définis. Dans la dernière partie, nous aborderons la dimension « stanislavskienne » du réalisateur, c’est-à-dire comment l’acteur, cette entité active et activante, construit, par la composition du personnage que lui assigne la maîtrise scénographique, l’action-moteur du film réalisé. Et c’est par la prépondérance instrumentale du « regard », que nous avons précédemment souligné lors de la scène d’introduction, ce « regard », c’est-à-dire l’expressivité active de l’acteur, que le sens filmique trouve son mode d’éclosion et d’information.
(Prochaine partie : le regard comme constituant sémantique)
[1] J. Rivette in Cahiers du cinéma, n°27, p.59
[2] E. Rohmer in Cahiers du cinéma, n°69, p.41
[3] H. Agel, Les grands cinéastes que je propose, Éditions du Cerf, 1967, p.191










